La face cachée de l’actionnariat salarié

Finance Reconsidered

publication du 5 / 12 / 2017

Peut-on remettre en cause l’idée généralement admise d’un actionnariat salarié bénéfique à l’entreprise quel que soit le cas de figure ?

Comment mieux impliquer et récompenser les salariés dans les entreprises modernes ? L’une des réponses peut consister à leur reverser une partie des bénéfices, laquelle sera en général réinvestie en actions de l’entreprise. Regroupées sous le terme d’épargne salariale, ces pratiques constituent une voie privilégiée pour tout à la fois récompenser les salariés et soutenir le développement des entreprises. Le président de la République s’en est récemment fait l’écho en soulignant leur intérêt [1]. Adossée aux mécanismes d’intéressement et de participation, l’épargne salariale permet bien souvent aux salariés d’acquérir, dans des conditions avantageuses, des actions de l’entreprise qui les emploie. On parle alors d’actionnariat salarié.

Ces mécanismes font globalement consensus dans les principaux pays développés. La France compte d’ailleurs près de 3,5 millions d’actionnaires salariés. Leur développement n’est pas sans conséquence, notamment du point de vue de la gouvernance de l’entreprise. En effet, les salariés sont susceptibles de détenir (collectivement) un pouvoir significatif au sein de leur entreprise. Les auteurs d’un article publié récemment se sont focalisés sur le cas de ces entreprises cotées dont les salariés représentent l’actionnaire principal ou l’un des actionnaires significatifs, s’interrogeant sur les conséquences d’un tel phénomène.

Les résultats obtenus par ces chercheurs au moyen d’une étude statistique d’envergure, portant sur une période de 15 années, montrent que l’actionnariat salarié a un impact potentiellement négatif lorsque les salariés détiennent une part très significative du capital ou lorsqu’ils constituent le premier actionnaire. Ce résultat bat en brèche l’idée généralement admise que l’actionnariat salarié est bénéfique à l’entreprise quel que soit le cas de figure. Des analyses récentes menées par des pairs vont dans le même sens et soulignent les travers de niveaux excessifs d’actionnariat salarié. Ceci pourrait s’expliquer par l’accoutumance des salariés à ces mécanismes, amenuisant les effets incitatifs généralement associés, voire par la promotion des intérêts corporatistes de ces mêmes salariés constituant l’actionnaire principal de leur entreprise. Concrètement, cela peut se traduire par une volonté des actionnaires salariés d’investir dans une moindre mesure ou d’opter pour des investissements moins productifs. Cela peut également se traduire par des politiques dispendieuses d’augmentation de salaires ou de maintien d’emplois alors que d’autres décisions stratégiques, plus drastiques, pourraient être requises. Ce résultat est également observé lorsque les actionnaires salariés bénéficient de surcroît d’une représentation au conseil d’administration ou de surveillance.

Plus globalement, les résultats de cette étude questionnent l’impact global de l’actionnariat salarié, qui se développe de façon inexorable depuis une vingtaine d’années. À l’avenir, les actionnaires salariés seront-ils en mesure d’étendre leur pouvoir et leur influence sur l’orientation de leur entreprise, notamment par le biais de l’assemblée générale des actionnaires ? Devra-t-on prendre la mesure de cet impact négatif et limiter leur expression, éventuellement par des actions sans droits de vote ? Voilà sans doute de nouvelles pistes de réflexions tant pour le législateur que pour les acteurs concernés.

Toé, S.T., Hollandts X., Valiorgue B. (2017). La face cachée de l’actionnariat salarié : étude empirique sur l’indice SBF 120 (2000-2014). Finance-Contrôle-Stratégie, 20(1),

[1]http://www.europe1.fr/politique/macron-veut-revisiter-linteressement-et-la-participation-3465089

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