OPERAS France poursuit sa série d’entretiens pour donner la parole aux chercheurs et experts influents dans le domaine des sciences de gestion et de l’économie. Nous rencontrons cette fois Katia Richomme-Huet, Professeure senior et Doyenne associée à la recherche à KEDGE Business School, accompagnée de Corinne Affagard, Coordinatrice des éditions et de la recherche. Elles partagent avec nous leur expérience sur la politique de publication scientifique de KEDGE et les défis liés à l’accès ouvert.
Politique de publication scientifique et accès ouvert
La question de l’accès ouvert reste un sujet de débat dans les écoles de commerce. Selon Katia Richomme-Huet, KEDGE Business School fonctionne aujourd’hui principalement avec le modèle classique des grands éditeurs payants, tout en explorant progressivement des alternatives. L’établissement travaille avec sa bibliothèque et d’autres bibliothèques partenaires sur des accords comme Couperin, visant à obtenir des droits pour rendre certains articles immédiatement disponibles en open access.
Elle explique :
« C’est un débat actuel. Nous travaillons depuis quelques années à faciliter l’accès à nos travaux pour maximiser leur visibilité et leur impact, notamment grâce aux initiatives de notre bibliothèque. Chaque fois qu’il faut que les enseignants remplissent des demandes de droits auprès des éditeurs, gérer les embargos et les versions des papiers, c’est compliqué. Il est souvent plus simple de passer par le système payant, bien que nous cherchions à le dépasser. »
Pour soutenir cette démarche, Kedge dispose également d’un portail qui permet aux enseignants-chercheurs d’alimenter leurs publications dans HAL et d’ajouter les métadonnées nécessaires. Corinne Affagard, en charge de ce projet, précise :
« Nous essayons de réactiver ce portail de manière formelle et de faciliter au maximum son utilisation par les chercheurs. C’est un bel outil pour diffuser leurs travaux, mais il reste à clarifier certaines questions liées aux licences et aux pratiques éditoriales. »
La discussion met en lumière un défi central : la transition vers l’accès ouvert nécessite non seulement des outils techniques, mais aussi l’adoption de nouvelles pratiques par les chercheurs, souvent réticents à remplir les formalités administratives associées.
Défis des enseignants-chercheurs dans la publication
Au-delà de la question de l’accès ouvert, Katia Richomme-Huet souligne les défis plus généraux auxquels sont confrontés les enseignants-chercheurs. Les stratégies de publication dépendent des choix de carrière et du profil pédagogique de chacun. Certains privilégient la publication dans leurs cercles et sociétés savantes, tandis que d’autres cherchent à maximiser leur visibilité via les revues internationales à facteur d’impact élevé.
« Certains ignorent complètement la dimension de publier pour être le plus cité possible, alors que d’autres adoptent des pratiques plus opportunistes ou entrepreneuriales. Nos stratégies varient selon les choix de carrière, le volume de cours et les ambitions personnelles » explique-t-elle.
Dans les écoles de commerce, le nombre et le type d’heures d’enseignement sont directement liés aux publications scientifiques. Katia Richomme-Huet détaille :
« Nous avons des profils pédagogiques, des profils chercheurs et des profils mixtes, avec des volumes d’heures de cours adaptés à chaque profil. Cette organisation permet d’attirer et de retenir les meilleurs chercheurs, en équilibrant enseignement, recherche et responsabilités administratives. »
Elle précise également que ce système est spécifique aux écoles de commerce : il diffère largement des pratiques universitaires traditionnelles et vise à offrir un package attractif combinant salaire, conditions de travail et équilibre entre recherche et enseignement.
La visibilité des revues francophones
Enfin, Katia Richomme-Huet souligne l’importance de défendre la visibilité des revues francophones, souvent rétrogradées dans les classements malgré leur impact réel. Elle s’étonne de certaines décisions récentes qui pénalisent des revues solides et risque de détourner les chercheurs francophones de ces publications :
« Certaines revues avec un impact factor élevé ont été rétrogradées, ce qui risque de détourner les acteurs francophones de ces supports. Il faut être cohérent pour soutenir nos revues et leur rayonnement international. »
Diffusion et visibilité internationale des publications
Katia Richomme-Huet insiste d’emblée sur la difficulté pour Kedge de mettre en avant ses chercheurs à l’international. Elle souligne cependant l’atout des campus internationaux et des partenariats européens qui offrent aux enseignants-chercheurs des opportunités de diffusion individuelle. Ce sont ces chercheurs, par leur réseau et leur visibilité personnelle, qui contribuent à la réputation internationale de l’école, plus que l’institution elle-même.
Corinne Affagard complète : certaines initiatives, comme la revue Supply Chain Forum, sont véritablement internationales et génèrent un impact significatif. Les auteurs viennent de France, de l’Inde, de Chine et des États-Unis. Kedge dispose même d’un nouveau campus en Inde, développé dans le cadre d’un partenariat stratégique.
Katia Richomme-Huet et Corinne Affagard reconnaissent que transformer leurs revues en accès ouvert diamant serait complexe. L’idée d’un financement institutionnel pour supprimer les APC semble difficilement réalisable : l’éditeur préfère, en réalité, acquérir la propriété des titres lorsque les revues fonctionnent bien.
Soutien nécessaire pour la visibilité des publications
Katia Richomme-Huet insiste sur la nécessité d’une action collective :
« Il faut que les communautés de chercheurs s’emparent réellement du sujet. Aujourd’hui, seules les bibliothèques se battent contre les éditeurs. Pourquoi les sociétés savantes n’agissent-elles pas ?, ou pourquoi, si elles le font, n’est-ce pas plus visible ? Pourquoi n’embarquent-elles pas un maximum de protagonistes ? »
Elle dénonce le système actuel : tous publient gratuitement, relisent gratuitement, mais les éditeurs monétisent la lecture ainsi que la visibilisation et l’impact de nos propres travaux.
Nous précisons que le modèle diamant vise justement à restituer le contrôle aux communautés scientifiques, en permettant aux chercheurs de publier sans barrières financières et sans subir l’influence commerciale sur les orientations éditoriales.
L’évaluation de l’impact de la recherche
Enfin, l’école travaille à une réévaluation de l’impact de la recherche. Katia Richomme-Huet insiste sur la nécessité de mesurer non seulement les publications, mais leur impact réel :
« On cherche à comprendre l’impact sur les étudiants, les entreprises, la citoyenneté, et sur notre territoire. L’objectif est de reconnecter les classements, les accréditations et les publications à l’impact réel de nos travaux. »
Cette approche s’inscrit dans une logique plus large, qui inclut l’impact social et sociétal, en parallèle des critères économiques et académiques traditionnels, et vise à former des générations d’étudiants conscientes de leur rôle et de leur responsabilité.
« Il ne s’agit pas seulement d’être bien classé, mais de savoir à quoi nous servons et quel impact nous avons sur notre communauté », conclut-elle.
Usage du format livre dans les systèmes d’évaluation
En ce qui concerne l’usage du format livre dans les systèmes d’évaluation, Katia Richomme-Huet souligne que, contrairement aux articles scientifiques, le livre reste peu valorisé dans le contexte français, sauf pour certains enseignants très médiatisés ou bien connus dans leur domaine. Selon elle, le livre est pourtant un outil fondamental pour diffuser la pensée et toucher un public plus large, mais il souffre de deux limitations : il est figé et difficile à actualiser, et son format traditionnel n’encourage pas l’interactivité ni les mises à jour fréquentes. Elle insiste sur le besoin d’innover, des livres interactifs, facilement actualisables, permettraient de mieux refléter l’évolution de la recherche et de s’adapter aux usages des étudiants contemporains.
Pour Katia Richomme-Huet, le livre a toujours une valeur intellectuelle et pédagogique forte, mais il doit évoluer pour rester pertinent : « Le livre doit devenir un outil vivant, capable de s’adapter aux connaissances qui bougent et aux besoins des étudiants. »
Cet entretien met à nouveau en lumière les enjeux actuels de la publication scientifique dans les écoles de commerce, entre modèles traditionnels et innovations nécessaires tels que la voie diamant pour faciliter la transition vers l’accès ouvert. Il nous rappelle que la visibilité et l’impact dépendent autant des outils que de l’engagement des communautés scientifiques.
Restez attentifs aux prochains épisodes de cette série, qui continueront à donner la parole aux experts en sciences de gestion et économie.