L’Indonésie, ce géant invisible au cœur de l’Asean

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publication du 02/10/2017

L’Indonésie est le plus grand géant invisible sur terre : avec une population de plus de 260 millions d’habitants jeunes et connectés, un vaste territoire terrestre et maritime, et d’abondantes ressources naturelles, le pays est longtemps demeuré méconnu de la majorité du reste du monde.

L’archipel, à la croisée des chemins géographiques, culturels, religieux, politiques, et économiques représente cependant un point pivot dans la région de l’est asiatique. Eruptions volcaniques à Bali, menaces de radicalisation islamiste, brouille économique avec l’Australie, l’Indonésie focalise aujourd’hui toutes les attentions.

Nouvel ordre mondial

Après la disparition de l’ancien bloc communiste, la politique internationale sort de son confinement occidental, et s’étend à l’interaction entre l’occident et l’orient, le nord et le sud, et de manière plus marquée, entre les pays non-occidentaux. Les interrelations mondiales sont reconfigurées, le nombre d’acteurs multiplié, et l’ancien monde bipolaire s’est déplacé vers un système multipolaire. Ceci nécessite le contrôle d’environnements politiques plutôt qu’une simple gestion des ressources, dans le but de maintenir à la fois la prospérité économique et la sécurité.

Depuis les années 1990, le leadership mondial des États-Unis a été et est encore plus que jamais mis au défi. Ceci a permis à la Chine, en pleine expansion, de devenir un concurrent fort, soulignant ainsi l’importance des relations de pouvoir au sein même de l’Asie de l’Est. Ce nouvel ordre mondial a également déclenché la montée des moyennes puissances telles que le Japon, la Corée du Sud, ou bien encore les BRICs, nouveaux acteurs majeurs dans une structure maintenant plus complexe. Exerçant une influence considérable au niveau régional, ils sont donc en mesure de déplacer l’équilibre global.

L’Asean

L’Indonésie est l’une de ces puissances. Elle fait partie des cinq membres fondateurs de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est créée en 1967 (Asean), et représente le plus grand pays de l’association en termes de population et de territoire. Elle est restée l’actrice principale de la diplomatie dans la région de l’est asiatique, notamment en ce qui concerne la sécurité dans le détroit de Malacca et les conflits en mer de Chine.

Pendant les quarante premières années de l’Asean, l’Indonésie a concentré ses efforts au sein de cet espace d’échanges privilégié.

Cependant, le pays a négligé la construction d’une image de marque nationale forte pour s’imposer sur l’ensemble de la scène internationale.

Aujourd’hui la célébration du cinquantenaire de l’Asean est l’occasion de renforcer l’intégration économique et les partenariats dans des domaines divers autour des trois piliers de la communauté des pays membres qui sont la Communauté de la politique et la sécurité (APSC), la Communauté socio-culturelle (ASCC), et la Communauté économique (AEC).

Soft power

Les difficultés de l’Asean peuvent en partie être attribuables à une culture diplomatique assez élitiste, reposant sur des pratiques bureaucratiques et pyramidales qui ne peuvent pas être efficaces en l’absence d’une culture commune à l’ensemble des pays de la région, qui transcenderait les différences locales.

De nombreux observateurs suggèrent que les pays de la zone devraient promouvoir une culture cosmopolite régionale par le biais des industries créatives et des nouvelles technologies.

En effet, ces secteurs – incluant les séries télévisées, la musique, les jeux vidéo, dont les contenus sont très largement relayés par les réseaux sociaux, sont des vecteurs essentiels de soft power.

Les produits culturels qui ont d’ailleurs le plus de succès en Asie du Sud-est proviennent en particulier de Corée du Sud, avec des séries télévisées telles que Descendants of the Sun », ou bien à travers la K-pop (pop musique coréenne) et ses boy bands tels que BTS. La K-pop propose ainsi des contenus dont les valeurs séduisent plusieurs cultures asiatiques.

Un clip des sud-coréens BTS.

L’Indonésie possède dans ce domaine de nombreux atouts mais ces derniers demeurent encore trop peu exploités. La population est jeune – 50 % des Indonésiens ont moins de 30 ans, connectée – troisième audience Facebook et Jakarta est la première ville la plus active sur Twitter au classement mondial.

Les industries créatives représentent près de 7 % du PNB et sont en forte croissance. Ce chiffre est juste en dessous de ceux des deux leaders mondiaux, les États-Unis avec 11 % et la Corée du sud avec 10 %.

Malgré ces chiffres encourageants, l’Indonésie doit mettre les bouchées doubles afin de concurrencer ses proches voisins tels la Thaïlande (10 % du PNB) ou la Malaisie (5,8 % du PNB).

En l’absence d’une coopération d’envergure régionale, maintenant les barrières institutionnelles et d’infrastructure, et laissant de côté les petites entreprises – et donc les start-up, l’Indonésie reste confinée dans les industries traditionnelles au détriment du développement des secteurs innovants.

Les effets d’entraînement directs et indirects notamment des industries créatives pourraient accélérer le développement de l’économie des secteurs traditionnels et influencer positivement les exportations des produits manufacturiers indonésiens.

Le pays devra ainsi redoubler d’efforts s’il veut rattraper son retard dans le domaine et éventuellement prendre la tête afin de consolider sa position au sein de l’Asean et dans le monde.

Difficulté d’intégration économique

La concurrence et les différents niveaux de développement dans les secteurs innovants illustrent bien pourquoi les ambitions de l’Asean en termes de libéralisation économique entre les pays membres ne sont pas forcément suivies d’effets concrets.

L’effacement des barrières économiques implique en effet de redessiner les règles de gouvernance, avec de considérables enjeux de redistribution de ressources, de débouchés, et de pouvoir.

Or, chacun tend à privilégier sa politique économique nationale.

L’Indonésie représente un cas d’école en la matière. L’héritage de l’ère Suharto, ancien président (1965-1998) a permis à certains oligarques – installés de longue date – de profiter de la politique de décentralisation pour construire un nouveau réseau de clientélisme et de corruption.

Milliardaires politiciens

Ce clientélisme fleurit notamment en raison de la lourdeur et de la complexité des institutions indonésiennes qui favorisent l’économie de rente, et la corruption.

Les oligarques indonésiens opèrent ainsi dans des secteurs variés comme le pétrole, le gaz ou bien encore l’agroalimentaire. Parmi eux, Aburizal Bakrie est à la tête d’un empire – le groupe Bakrie, de 2,4 milliards de dollars (2013), et chef du parti Golkar de 2009 à 2015.

Hashim Djojohadikusumo, pesant 750 millions de dollars avec le groupe Arsari, fils de l’ancien ministre des Finances, a fondé de son côté le Great Indonesia Movement Party qui a présenté le Lieutenant General Prabowo Subianto contre Joko Widodo, vainqueur aux dernières élections présidentielles de 2014.

L’Indonésie, gardien de la paix

L’un des domaines où l’Indonésie peut cependant briller est la sécurité. Les autres pays membres de l’Asean ont ainsi toujours compté sur l’Indonésie comme acteur de poids dans la région.

En 2003, Un an après la première attaque terroriste à Bali, la République prend l’initiative de soumettre une proposition pour la création de l’APSC à échéance 2020. La crise financière et économique qui a secoué la région en 1997 a engendré d’autres turbulences sociales et politiques qui ont ainsi requis une coordination régionale.

Aujourd’hui, l’archipel pourrait même avoir un rôle clef dans l’apaisement des tensions entre les États-Unis et la Corée du Nord par le biais du Forum regional de l’Asean (ARF).

Par ailleurs, la plus grande nation musulmane du monde est particulièrement attendue sur la question de la montée de l’islamisme, qui inquiète les observateurs internationaux.

L’avènement de la démocratie en 1998 et le retour de l’islam dans la politique a forgé une nouvelle identité nationale, ce qui transpire aujourd’hui dans les décisions du pays au niveau international. L’Indonésie a récemment répondu favorablement à la demande d’appui militaire par les Philippines, un membre de l’Asean, pour lutter contre un groupuscule se réclamant de l’État islamique ayant pris possession de la ville de Marawi. Cette participation active à la lutte contre le terrorisme devra s’accompagner de la gestion délicate des représailles éventuelles sur son propre sol et de l’opinion publique.

Cependant, il apparaît plutôt que la religion soit instrumentalisée afin de mobiliser les foules en vue des prochaines élections présidentielles de 2019. Il ne s’agirait ainsi pas d’une vraie volonté d’islamiser l’État.

Si l’Indonésie parvenait à conserver une réalité et une image d’un islam modéré, tout en relevant nombre des défis auxquels l’Asean doit faire face – diversité ethnique, culturelle et religieuse, et collusion entre le pouvoir politique et le monde des affaires, elle serait en passe de devenir un modèle de démocratisation de la gouvernance de l’Asie du Sud-est.

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